Hervé Sabattier en Articles en français, Lifestyle, Storytelling HR Corporate Consultant - HR Interim Director • Maurel & Prom 11/10/2016 · 5 min de lectura · 1,3K

Témoignage d'une ancienne harcelée scolaire

Témoignage d'une ancienne harcelée scolaire


















Mon amie Virginie, auteure, modèle et photographe, est très impliquée dans la sensibilisation sur le harcèlement scolaire dont elle a été elle-même victime durant ses études secondaires. Je lui ai demandé ce qu’elle pensait de ce fléau trop méconnu et trop négligé et je vous livre ici son témoignage: 


"Virginie, vous suggérez dans certains de vos récents ouvrages que vous avez-vous-même été confrontée au harcèlement scolaire et que vous en avez été victime. Accepteriez-vous de nous en dire un peu plus sur cette expérience ?

Tout a commencé alors que j’étais en 2ème secondaire (l'équivalent de la 4ème en France). J’étais une bonne élève, plutôt rangée, très bien élevée, mais aussi un peu à l’écart, un peu isolée. Mais je voyais les jeux sociaux de mes camarades de classe et je voulais y participer. Je voulais aussi être aimée comme les autres adolescents qui m’entouraient. C’est ainsi que j’ai connu mon premier flirt, qui s’est mal terminé, comme beaucoup de flirts, mais il se trouve que dans mon cas, cela a pris des proportions insoupçonnées… Et comme ma réaction avait été de vouloir plus me montrer, pour gagner en succès, pour être plus vue et que j’avais voulu me comporter et m’habiller de manière plus provocante, mes condisciples ont trouvé tous les voies et prétextes pour me brimer, m’humilier, me dégrader. Cela allait jusqu’à me traiter ouvertement et consciencieusement de pute ou de trainée.


Jusque-là, on a l’impression que vous subissiez quelques brimades de quelques élèves mal intentionnés, mais peut-on parler réellement de harcèlement scolaire ?

Oui, car au fil des années, car cela a duré pendant quatre longues années, ils ont insisté et aggravé leurs sévices, me faisant par tous les moyens une réputation exécrable auprès des autres élèves de l’établissement, du corps enseignants, voire de certains parents. J’étais en permanence la risée de la grande majorité des élèves qui se joignaient à leurs sarcasmes et ils trouvaient à chaque occasion, à chacun de mes faux pas, réels ou supposés, l’opportunité d’aller plus loin dans leurs tortures. Cela a été jusqu’à me donner des coups, jamais très graves, mais qui me meurtrissaient profondément, sinon dans ma chair, au moins dans mon âme.


Vous parlez de coups et vous évoquez la durée, mais ont-ils été jusqu’à substituer à ce harcèlement scolaire une quelconque sorte de harcèlement sexuel ?

Si le but sexuel de leur méchanceté n’était peut-être pas évident ou immédiat, ils ont néanmoins, en plus des coups qu’ils me donnaient, procédé, chaque fois qu’ils en avaient l’occasion à des allusions à caractère franchement sexuels, oui.


Que ressentiez-vous quand vous subissiez de tels sévices ?

J’étais évidemment totalement perturbée et déstabilisée devant de tels agissements. On se sent salie, avilie, jetée dans la boue. A un certain stade, on se demande qui on est et pourquoi on doit vivre ça alors qu’on ne l’a pas mérité. Alors, qu’au contraire, tout ce qu’on voulait, c’était aimer et être aimée. Et être reconnue. Et on a peur. Et on déteste l’école. J’avais peur d’aller à l’école, sachant que j’allais, jour après jour, subir les sarcasmes, les brimades et les coups de ces gens que je ne comprenais pas.


Pensez-vous que ce harcèlement a eu une influence néfaste sur votre scolarité ?

Oui, évidemment, mes résultats s’en sont ressentis, malgré tous mes efforts. Pas seulement durant le secondaire, que j’ai pu malgré tout terminer positivement, mais aussi pour le début de mes études supérieures qui n’ont probablement pas été ce qu’elles auraient dû être, à cause de la confiance en moi que j’avais grandement perdue. Ou pas pu établir, à cause d’eux. Dieu merci, après mon court passage en fac de communication, j’ai entamé un graduat en théâtre, qui a été dur, mais finalement couronné de succès. L’enseignement que j’y ai reçu m’a fait grandir et j’y ai appris tant de choses que je ne crois pas que j’aurais été sans eux l’adulte que je suis maintenant.

J’ajouterai que ces agissements ont eu une influence certainement très néfaste sur ma vie tout court. Sur ma santé en particulier, en créant chez moi un manque de confiance et une anxiété encore difficiles à combattre. J’en ai gardé certaines séquelles, affectives et physiques.


Durant toutes ces années d’épreuves, comment se fait-il que vous n’ayez pu alerter personne ? Que vous n’ayez trouvé personne pour vous aider ?

Non, personne ne m'a vraiment aidée. J’ai vite compris que je ferais beaucoup mieux de la boucler. Aucun enseignant n’aurait pu ou même voulu à l’époque (mais je crains fort que ce soit pareil aujourd’hui) prendre officiellement, fermement et aux yeux de tous, ma défense et me protéger. Surtout contre la majorité des élèves…

Car, vous comprenez, il ne fallait surtout pas que quiconque, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’établissement, puisse avoir le moindre doute sur la parfaite qualité de l’enseignement et de la discipline, qualité dont l’établissement faisait son fond de commerce et sur laquelle il avait bâti sa réputation, à défendre coûte que coûte. Même au prix de la vie et de l’équilibre d’un enfant maltraité. Il fallait tout simplement que cela ne se sache pas. Que rien ne sorte. L’omerta, en quelque sorte. Et tant pis pour moi.

D’autre part, j’étais, dès le début, isolée et donc proie facile. Presque aucun autre élève n’avait le cœur de s’allier avec moi.

Je n’ai pas non plus osé en parler en mes parents… Cependant, ils ont quand même plus ou moins deviné ce qui m’arrivait.

Ils ont bien cherché à intervenir auprès de l’établissement, en vain.. Ainsi, aucune investigation n’a jamais pu être entreprise, même minime, et à la fin, c’est tous les autres qui avaient raison et moi qui avait tort, qui affabulait, qui exagérait et qui me plaignait pour rien. Alors j’ai arrêté de geindre et de demander de l’aide.


D’après vous et avec le recul, comment estimez-vous qu’une telle situation ait été rendue possible ? Quelles en sont les causes ?

Tout d’abord, j’ai probablement ma part de responsabilité, puisque j’étais isolée et sans doute naïve. Et que ma première réaction n’était probablement pas appropriée aux circonstances. Mais comment demander à une jeune fille de ne pas vouloir se joindre aux autres élèves et à participer à leurs jeux sociaux et sentimentaux tout en préservant sa personnalité et son intégrité naissantes ?

Ensuite, et bien que je pense que ce genre de harcèlement scolaire a toujours existé à l’endroit des élèves les plus isolés, les plus différents et les moins bien socialisés et que les plus « forts » ou les plus « légitimes » se sont toujours plus ou moins organisés en bandes pour faire leur loi dans les établissements scolaires du monde entier, il me semble que l’époque à laquelle je me trouvais au lycée avait accentué le phénomène. Tous les moyens d’établir des relations sociales héroïques et reconnues par le groupe étaient donc bonnes et significatives pour mes tortionnaires afin de leur permettre de s’affirmer comme le monde leur semblait le commander.

Et ils en profitaient.

Enfin, comment ne pas mentionner, évidemment le corps enseignant en général et la direction de l’établissement en particulier.

Car, si, évidemment aussi, les parents ont leur part de responsabilité en laissant en toute confiance leurs enfants aux bons soins des enseignants, surtout dans le cas de l’établissement très réputé pour sa discipline dans lequel j’étais, et sans être sûr qu’ils sont effectivement armés pour affronter toutes les vicissitudes d’une scolarité sur le plan psychologique, c’est bien les enseignants qui doivent maintenir un cadre social serein et harmonieux.

Or, si les enseignants sont, rendons à César ce qui lui revient, capables de faire passer un savoir académique par la voie de leurs cours, ils sont dans la plupart des cas totalement désarmés, incrédules, incompréhensifs et inadaptés à la résolution des problèmes psychologiques, individuels ou de groupes, posés par les adolescents. Ils ne sont pas formés à ça. Même les plus « conscients » sont totalement désemparés devant ce genre de fait.

Et la responsabilité des dirigeants d’établissements scolaires et de leurs organismes de tutelle devient par conséquent criarde, puisque ce sont eux qui laissent perdurer cet état de chose, avec des élèves spoliés par des influences extérieures de plus en plus néfastes et des enseignants incapables de comprendre ce qui se passe et d’y remédier.

Ils sont aveugles, sourds et irresponsables pour ne pas entacher leur réputation.

Et ainsi, ils laissent détruire la vie de milliers d’enfants.


Vous croyez que ça peut s’arranger ?

Oh ! Cela n’en prend pas le chemin, puisque les élèves abreuvés de téléréalité sont en plus désormais armés de redoutables réseaux sociaux qui leur permettent d’accéder à leurs victimes à tout moment et partout, de jour comme de nuit, et de les dénigrer et de les atteindre à une échelle sans commune mesure avec ce que j’ai connu.

Dans le même temps, et à ma connaissance, la formation et la sensibilisation académique des enseignants n’a pas changé et je ne les vois pas plus capables qu’avant, au contraire, de maitriser ce genre de problèmes.

Ce que je peux affirmer, c’est que j’ai eu de la chance de vivre ce que j’ai vécu au lycée alors que les réseaux sociaux n’étaient pas encore ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.

Si, comme ce serait le cas aujourd’hui, je n’avais pas pu couper le soir, le week-end et pendant les vacances, les relations que je voulais tout le temps rompre avec mes tortionnaires, s’ils avaient pu me suivre jusque dans ma chambre, par smartphone et facebook ou autre interposés, si je n’avais pas pu me reposer, m’isoler et me ressourcer, je crois sincèrement que je ne l’aurais pas supporté, que j’aurais craqué et que je me serais suicidée."



Hervé Sabattier - October 2016



@virginievanos



Alexia Morant 14/11/2016 · #4

#3 Effectivement vous avez raison @Virginie Vanos, les temps changent, merci en tout cas d'avoir partagé votre vécu avec nous. Que votre passé soit difficile ou agréable, je pense qu'il est important d'en parler pour faire avancer les choses et peut-être réussir à en terminer avec le harcèlement scolaire.

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Virginie Vanos 12/11/2016 · #3

Alexia, tout cela s'est passé au milieu des années 90, je pense que la donne a changé quant à certains points. Vu que je ne puis que parler de mon propre ressenti et de mon vécu, avec tout ce que cela comporte d'ultra personnel, je ne suis pas sûre que les choses se seraient déroulées de la même façon si j'étais née 15 ou 20 ans plus tard...#2

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Alexia Morant 14/10/2016 · #2

Interview très intéressant.
Cependant je ne suis pas d'accord sur un point: les téléréalités. Ces programmes ne sont peut-être pas les plus instructifs du monde, loin de là, en revanche ils montrent aux nouvelles générations, qu'une fille habillée un peu court n'est pas forcément une "pute", que la couleur de peau n'a pas d'importance pour être citoyen d'un pays, que l'homosexualité ne doit plus être un problème....
Toutes ces choses sont celles que l'on les retrouve dans les cours d'école et nos génerations actuelles sont d'ailleurs de plus en plus ouvertes sur ces sujets.
Malheureusement le harcèlment est un fléau qui n'est surement pas prêt de disparaître mais je ne pense vraiment pas que les téléréalités aggravent la situation.

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